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10 janvier 2020 5 10 /01 /janvier /2020 16:02
Au large éparpillés - Jean-Pierre Geay - Jean-Charles Gros
Au large éparpillés - Jean-Pierre Geay - Jean-Charles Gros

Quel chemin sous nos yeux, soudain s’est délié ? Quel espace inconnu brusquement s’est ouvert ? La nuit s’était, d’un bond, repliée dans ses ombres. Le vent avait au loin repoussé les nuages. La brume en s’écartant découvrait les lointains. Surgi de l’horizon, un ciel d’avant l’aurore apparut dans les lignes confuses et fraîches du matin. La lumière en passant éclaira d’autres bords, d’autres contrées, d’autres versants. Portés par ce courant nous fûmes propulsés au cœur de l’univers.

Dans le jour turbulent.

 

"Au large éparpillés" - Jean-Pierre Geay (auteur) - Jean-Charles Gros (photographe) - Livre d'artiste - 86 pages - 20 euros + 5 euros participation frais d'envoi = 25 euros

Au gré des vents, l’éparpillement céleste

«Le vent qui nous a rassemblés au large nous disperse ».  Un vent de germination  les attendait à la croisée de leurs  chemins  de création, dès l’instant où,  chacun à son rythme, a  aimé « Cueillir à sa naissance l’aveuglante lumière intacte du matin ».  Telle fut l’heureuse genèse de ce beau livre au titre ample et généreux Au large éparpillés (*)   né de l’union de deux créateurs,  le poète Jean-Pierre Geay et le photographe, Jean-Charles Gros, orchestrée en main de maître par leur éditeur.  Lorsque nous ouvrons leur ouvrage, nos yeux sont séduits par l’élégance épurée de la présentation. Une mise en page équilibrée opère comme un jeu de miroirs entre deux écritures artistiques d’essence différente, et cependant intimement, intuitivement complémentaires.

Que s’est-il passé pour que ces deux chantres réceptifs aux infinies variations d’une même nature champêtre, soient venus les célébrer, ici, en contrepoint l’un de l’autre,  selon une partition connue d’eux seuls ? Nous allons cheminant à leurs côtés,  entre photographies et prose poétique, à l’écoute des vibrations émotionnelles de leurs âmes en éveil  « Quand le jour qui se lève chemine entre les pierres, quand le ciel est encore noyé dans l’atmosphère, quand les rochers s’embrasent, quand la brume s’élève et découvre la terre, nous recevons l’ardeur de ce commencement ». L’enchantement marche sous leur pas.  Ce qu’ils observent les pénètre, ce qu’ils ressentent les élève, ce qu’ils perçoivent les transcende  « Un souffle ardent, d’un trait, parcourut l’atmosphère. L’air s’immobilisa. La lumière invisible au fond de nous se déposa. Nous fûmes sans limites ».     

Qui sont-ils ces arpenteurs d’infini ? Jean-Charles Gros est un photographe créateur. Il développe une photographie d’auteur proche d’un « pictorialisme contemporain ». Son objectif - mais aussi son instrument -   consiste selon ses propos,  « à faire se confronter les pratiques ancestrales  et celles actuelles œuvrant au service d’une écriture photographique délibérée et singulière ».  Cette approche, essentiellement plasticienne, capte le regard, l’introduit à l’intérieur du motif célébré. Un charme inexplicable opère, et l’image s’avance à notre rencontre.  L’art de cet expert reconnu, ses nombreuses expositions en témoignent, s’exprime en une multitude de nuances,  allant crescendo du noir au blanc, ou l’inverse.  Chaque ombre épouse son halo de lumière, chaque détail dévoile son intensité,  chaque horizon, sa perspective, tantôt  immense, tantôt mouvante, tantôt aérienne.  Ce sont des terres agraires,  que la présence de l’arbre, sentinelle vigilante des saisons, ordonne dans sa verticalité. « Quand cessa la tempête, il ne restait plus rien de nous. Pas même la mémoire ». Ce sont des terres rocailleuses,  où  des silhouettes rocheuses, statufiées, ultimes témoins de nos temps immémoriaux,  abandonnent aux ciels ennuagés,  la violence  des vents nourriciers. Où sommes-nous ? En Provence, en Ardèche ? Ou « Ailleurs » ?...

« Ici et n’importe où » répond en écho, quand elle  ne le précède pas, la voix du poète qui depuis  toujours, en toute saison, en tout âge « devance l’homme ». « Le sol incandescent se ride et se fracture. La falaise étincelle. Toute ombre cède et puis chancelle. Nous sommes un atome, un éclat, un fragment de cette déchirure »  Une voix envoûtante, visionnaire,  ourlée de métaphores, d’allégories,  et de symboles,  portée par la plume solaire du poète ardéchois, Jean-Pierre Geay.  Agrégé de lettres et historien de l’art, il est désormais reconnu auteur d’une œuvre importante, régulièrement illustrée par de nombreux artistes.  Son écriture poétique, scandée, expressive, sensorielle, universelle, lui a valu cinq grandes expositions rétrospectives. Parmi les plus récentes, citons celle organisée en 2014 à Angers,  par la médiathèque Toussaint. Un catalogue remarquable,   par son volume et par ses qualités littéraires et iconographiques, rend compte de ce long et singulier parcours, sous le titre bienvenu de « Poète de la lumière et de l’éphémère »   (Direction  et  présentation de M. Marc-Edouard Gautier). Et en 2018,  à Alès, à l’initiative du Musée bibliothèque Pierre André Benoit. « PAB » fidèle compagnon de route.  

Cet album, recueil d’une quarantaine de photographies et de textes poétiques, est une invitation au voyage, une ode à la liberté, une source de spiritualité cosmique, intemporelle, un retour aux origines,  que deux pèlerins complices échangent entre ombre et lumière,  inspiration et méditation, respiration  et contemplation.  

« S’éveille sous nos pas l’inattendu soudain qui s’ouvre et se délivre. Un ciel imprévisible inespéré commence. Notre demeure est dans l’espace. Ici et n’importe où. Otages de l’instant par bonheur accordé, nous sommes un fétu que disperse le vent après notre passage. Un jour sans précédent palpite et s’illumine sur qui l’anneau du temps ne pourra jamais plus, dès lors, se refermer ».

Nul besoin de parcourir le monde,  quand l’émerveillement nous attend au bord du chemin, dans le  langage des pierres, la solennité des rochers,  les souffles du vent, les bruissements des arbres, le miracle des saisons, « les trois coups du rouge-gorge » puisque « Ce qui fut accordé dans un battement d’air  en nous persiste et dure, m’appelle et me retient, habite mon regard et partout m’accompagne. Dans l’ardeur du silence. Inépuisablement ».

Marie-Claire Bussat-Enevoldsen

(Écrivain, Membre de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Savoie)

 

* Au large éparpillés – Textes :  Jean-Pierre Geay – Photographies : Jean-Charles Gros. - Éditions Chemins de Plume, L’Encrographie d’Art.  1er trim.  2020. (85 p. 20 euros)

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